Geneviève Schwoebel #2

Diego Velásquez - Las Meninas
Geneviève Schwoebel
 
Avec l'envie de former une encyclopédie nomade, nous avons le plaisir de partager avec vous le texte de Geneviève Schwoebel, auteur, metteur en scène et pédagogue (Université Paris 8, Ecole des Ateliers Gérard Philippe) qui a été présenté pendant la journée d’étude : ESTHETIQUE ET PERSONNAGE DE SCENE dans la salle des commissions de La BNF,  le 18 novembre 2011
2 partie
 
Perte de royauté ou Les Ménines de Velasquez
Pour relancer cette question et expliquer cette désaffection du personnage de scène et le bouleversement qui s’en suivra, je me servirai d’un tableau très ancien : « Les Ménines » de Velasquez.
 Il y a dans ce tableau du 17éme tous les germes de la pensée contemporaine, il est en quelque sorte la forme aventureuse trois siècles avant de la formule de Marcel Duchamp désormais célèbre qui lui fera dire: «  C’est le regardeur qui fait le tableau ».
On peut en effet dans ce tableau y voir tous les ingrédients de la scène contemporaine : Le geste de l’artiste, la place du spectateur, le détournement du personnage central, l’énergie d’un regard qui crée une dynamique hors cadre.
Commençons par le sujet principal, supposé être l’objet du tableau : la représentation de  la famille royale.
On s’aperçoit très vite que le sujet principal est décentré. Le couple royal est remisé au fond comme simple reflet dans un miroir tandis que l’artiste en retrait derrière son tableau, exhibe un  geste, celui de nous prendre pour modèle.
 Au fond du tableau, un homme spectateur/visiteur semble entrer ou sortir, on ne sait pas très bien, il se tient sur le seuil de la porte.
Cette double position étrange de l’artiste et du spectateur  n’est pas sans rappeler les enjeux puissants de la scène performative d’aujourd’hui. Il s’énonce dans ce tableau une pure instance d’être là qui bouleverse les jeux habituels de la représentation. Mais ce qui frappe le plus encore dans ce tableau c’est bien évidemment l’infante au premier plan.
L’infante nous regarde. Depuis plus de trois siècles, l’infante nous regarde. Nous passons devant ses yeux,  nous sommes à chaque moment le sujet principal du tableau. 
Et pourtant notre place est resté inchangée, nous sommes de l’autre côté de la scène, vivants et silencieux, tenus à l’extérieur du tableau, à l’endroit même du vide, bord scène. Comme les protagonistes d’En attendant Godot nous sommes  perdus sur un plateau, celui du monde, comme eux nous pouvons dire   « En ce moment, l’humanité, c’est nous ».
Cette scène donc du regardé/regardant qui met son modèle au rebut et le fait basculer à l’avant scène, au moment même où elle nous désigne comme spectateurs, cette scène nous assigne à la responsabilité de notre place. Et ce faisant, elle  nous dénie, à nous aussi,  cette part de royauté qui nous faisait nous déléguer en lieu et place du personnage principal, confiant nos vies au grand tout  monarchique et nous privant par là même de nos devenirs.
Au moment où nous ne nous reconnaissons pas dans le miroir, perdant notre ombre, quelque chose s’actualise dans cette perte. C’est donc à une nouvelle définition et reconfiguration de nos places auquel nous invite cette perte de royauté.
 
 

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