Geneviève SCHWOEBEL #4

Avec l'envie de former une encyclopédie nomade, nous avons le plaisir de partager avec vous le texte de Geneviève Schwoebel, auteur, metteur en scène et pédagogue (Université Paris 8, Ecole des Ateliers Gérard Philippe) qui a été présenté pendant la journée d’étude : ESTHETIQUE ET PERSONNAGE DE SCENE dans la salle des commissions de La BNF,  le 18 novembre 2011

 

4 partie

 

Le spectateur en promeneur solitaire

J’ai intitulé pour finir cette dernière partie, le spectateur en  promeneur solitaire, clin d’œil peut être aux Rêveries de Rousseau mais aussi clin d’œil à mon propre spectacle Triptyques1 où j’expérimente en 96 avec des acteurs de La petite fabrique,  une nouvelle position du spectateur : Le spectateur  debout.
Quand on y songe, quelle étrange position que  celle  du spectateur ? Il est assis dans le noir. Il se tait, Il attend. Il attend en quelque sorte d’être visité.
 J’ai donc interrogé cette position incongrue d’assis dans le noir. J’ai interrogé l’assise même de cette position, celle d’un  rêveur invétéré, moi qui, comme tout à chacun, suis aussi cette spectatrice dormeuse avant même d’être celle qui  tenant son rêve par la main, le donne à lire à  un autre.
 J’ai donc invité le public à se lever, à venir exercer son regard autrement. J’ai  perturbé sa place de dormeur éveillé pour qu’il vienne en retraverser l’expérience.
C’est donc à ce rêveur actif que je me suis adressée le rendant pour un jour le promeneur de ses  rêves. Comme l’homme qui se tient au fond du tableau, cet étrange visiteur dont on ne sait s’il rentre ou s’il sort, le spectateur, dans Triptyques se tient debout à quelques centimètres des actrices qu’il regarde. Dés l’entrée du théâtre le spectateur encore immergé dans les bruits du monde se confronte à d’étranges figures : l’une, une jeune fille à la chemise jaune est ligotée sur une chaise entourée du cordon rouge des œuvres d’art tandis qu’une femme debout en rouge, semblable à un tableau de Vermeer est entourée de barbelés ; une troisième se tient au sol comme une mendiante. Dans sa main on peut lire un petit encadré : Sans titre.
 Le spectateur traverse  un  premier sas qui le plonge au cœur du silence d’un plateau de théâtre, tout se passe comme s’il s’enfonçait  de plus en plus à l’intérieur de lui-même, du dehors au-dedans, mêlant  le bruit de ses pas aux bruissements des voix et des sons au point qu’il ne sait plus si c’est derrière ou devant lui que la scène se passe, si ce qu’il voit, appartient à ce qu’il entend, tant il s’immerge au fur et à mesure dans une forêt de sensations. Et quand  Il est invité à  regagner sa place, il se retrouve à nouveau assis  mais les femmes sur scène lui tournent le dos.   
Triptyques  se présente comme une exposition, le spectateur tourne autour des Figures. Mais c’est une exposition singulière puisque ce sont des femmes qui sont exposées, voire surexposées comme des objets de sculpture dans un musée. Il conviendrait mieux là aussi de prendre le mot anglais Exhibition  mais cette fois l’émotion ne rime pas avec motion mais avec l’immobilité des figures, car ce qui fait sens ici,  c’est l’énigme de ce qui apparaît, dans l’inattendu du regard, dans un clair-obscur, un affect ou encore un punctum comme le dirait Barthes, c'est-à-dire cette chose qui vous touche, qui vous atteint, vous, en particulier dans la rencontre avec  l’image.
C’est encore un cinéaste qui ici témoigne (Bernard Achour) de cette sensation : Quand je suis allé voir Triptyques,  les membres du public étaient comme moi. Pris de court, ils s’arrêtaient, décontenancés, ils s’arrêtaient devant un tableau quelques instants, dix secondes, une minute, puis sur la pointe des pieds, sans dire un mot, se dirigeaient vers un autre. Moi silencieux, je me comportais à peu prés de la même façon. Sauf que je m’approchais davantage des personnages. Par déformation professionnelle, j’imaginais que j’étais une caméra, que mon regard se faisait tour à tour travelling ou gros plan. Je bougeais sans arrêt. Parfois, je m’accroupissais pour mieux voir. J’étais intrigué par la lettre que tenait une femme, alors je penchais la tête et tout prés d’elle, j’essayais de lire. 
Devant la demoiselle ligotée à sa chaise, je suis en revanche resté immobile plusieurs minutes, mes yeux plantés dans les siens. Elle m’a regardé, j’en mettrais mes mains à couper. Elle m’a regardé, moi, Bernard, et personne d’autre. Je ne sais pas exactement ce que j’ai vu dans ce regard-là (un mélange de solitude, de douleur, de désespoir et d’imploration) mais je sais que les larmes me sont venues.
Outre le phénomène inversé  d’un spectateur qui bouge à l’instar de l’acteur et d’un spectateur qui fait état de ses mouvements intérieurs, on a là, dans la rencontre émotionnelle du spectateur avec ce qu’il regarde, l’exacte définition de La Figure. 
 «  Figura », c’est exactement ça : l’entre-aperçu. La définition même du mot Figure en latin, Figura, veut dire Entre-aperçu. Ce qui est aperçu entre la figure et moi - même. Ce serait donc cela, le personnage, qu’il faudrait écrire maintenant : Persona- je. 
Pourtant  ces figures  de femmes qu’on entre-aperçoit  sont des figures silencieuses. Ces femmes sont absorbées dans leurs pensées. Elles ne nous regardent pas. 
 Ce lien objectif entre les personnages continue de dire en spectateur-témoin, Bernard Achour, ne sera jamais éclairci, les personnages sont là, juste là, avec une densité inouïe, concentrés jusqu’à l’hypnose comme des boules de pétanques à l’intérieur de leur propre existence (…) Et Il ajoute : ce mystère collectif ne serait rien, aussi frappant et plastiquement superbe soit-il, si un élément décisif ne lui apportait soudain sens et vie,  cet élément, c’est vous, c’est moi, c’est le spectateur(…) Je réalise aujourd’hui que Triptyques avec ses silhouettes plus ou moins figées, son absence ostensible de narration et sa structure volontairement éclatée, m’a tendu un miroir dans lequel s’est reflétée ma propre liberté.
 
 
 
 
ARCHIVES VIDEO
Triptyque1 : Un dispositif du regard (5mn) Triptyque 2 : La formation d’une image (5mn)
Triptyques 1 
On verra les trois moments du parcours du spectateur : 1/ Le spectateur debout, dans l’entrée du théâtre  au milieu des Figures et du bruit ; au violoncelle, une suite de Bach.2 / Le spectateur au milieu du silence d’un plateau de théâtre. 3/ La scène en frontal, le spectateur assis. Les femmes de dos sur le plateau.
Triptyque 2
Une micro-séquence où l’on voit se glisser des entre-aperçus d’images et de figures à travers les mouvements chorégraphiques des acteurs. Nous appelions cette micro-séquence : SARAJEVO.

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